ladytherapy

Tout savoir sur ladyteruki, y compris ce qu'elle même ignore...

23 avril 2013

Tweetocratie

Eh bien c'est pas trop tôt. On a enfin voté l'égalité, et cela ne nous aura pris que, quoi, allez, 200 heures de discussions ? Par là ? Sachant qu'une franche moitié de ces discussions, et c'est une estimation généreuse, consistait généralement à ressortir des raccourcis puants et des raisonnements simplificateurs. Oh ça va, hein, on a tous lu les arguments UMP, la plupart n'étaient même pas des arguments ; j'ai lu plus d'arguments "contre" sur la Toile que je n'en ai entendu dans l'hémicycle. Bref, on aura largement fait le tour du sujet, ça a pris des plombes, certains extrêmes se sont vus exacerbés, mais bon, on a franchi le cap et maintenant, on peut respirer un air... encore un peu vicié, c'est sûr, mais ça devrait progressivement s'arranger, en tous cas. C'était le but.
Alors oui, l'égalité a triomphé, tout ça, blablabla. Bon on va pas refaire le match, hein, on en a tous assez soupé. Et c'est pas de ça dont je voulais parler aujourd'hui.

Cela fait quatre années maintenant que je suis sur Twitter (enfin, bon, ça fera 4 ans en mai plus exactement), et je n'avais jamais vu autant de monde se passionner pour la politique. Je veux dire, si, oui, évidemment, mais pas la politique non-politicienne. Paradoxalement, c'était la politique politicienne qui agitait souvent Twitter : déclarations des uns, interventions des autres, sans parler des tweets de quelques politiques qui cherchent à se reconvertir dans le troll. Bref, jusque là, Twitter en tant qu'entité vague et vaste (un blob bien pratique : pardonnez-moi par avance pour les généralisations, car je sais bien qu'en réalité il n'existe pas UN Twitter) ne suivait pas de très près la machine démocratique en action.
Le hashtag #directAN n'est pas né avec les débats sur le mariage pour tous, mais c'est pourtant à cette occasion qu'on l'a vu fleurir sur les timelines ; suivre en direct les débat restait marginal en 2012 ; en 2013, c'est devenu un véritable sport national.

Il n'y a que du bon dans cette pratique, et j'ai été ravie de voir que le hashtag #directAN a continué d'être utilisé pour d'autres débats, certes moins médiatiques, mais tout aussi intéressants pour les citoyens. Il existait sûrement avant, mais qui parmi nous l'avait employé ?

Dans le fond, qu'on ait été "pour", ou "contre", ou "sans avis mais pitié qu'on en finisse", l'important, c'est que des milliers, et sûrement plus encore, de Français ont regardé comment se passaient réellement les débats sur un texte de loi, et pour beaucoup, c'était la première fois (le site video de l'Assemblée a-t-il donné des chiffres de fréquentation ?). Je doute, bien-sûr, que qui que ce soit ait changé d'opinion en lisant des tweets, mais la démocratie n'est pas un concours de conversion, c'est un exercice d'expression.

Certes, ce que les Français ont vu a souvent paru être une querelle dans la cour de la maternelle, mais comme la plupart d'entre nous zappe frénétiquement quand France 3 diffuse les QAG le mardi et le mercredi après-midi, réaliser quelles étaient certaines des réalités de l'Assemblée nationale était d'autant plus salvateur.
Car c'est une chose que de se plaindre des députés qui votent ci ou qui sont présents à ça ; avoir une opinion sur le cumul des mandats ou le système de présence reste cependant théorique. Voir réellement ces mêmes députés interagir, ainsi qu'avec des ministres, sur un sujet précis, en est une toute autre. C'était une expérience que beaucoup de Français n'avaient encore jamais faite, par crainte de l'ennui ; ils ont découvert ces derniers mois qu'en réalité, un débat à l'Assemblée peut être aussi passionnant qu'une rencontre sportive, malgré ce que les ventres parfois dodus ou les tempes souvent grisonnantes pourraient laisser présager dans l'imaginaire collectif. Et il n'y avait pas de temps mort.

Au match "mariage pour tous", chacun a découvert que derrière la population floue et vaste des élus, il y avait des gens. Des noms qu'on avait déjà entendus, évidemment, mais aussi plein d'autres qui n'évoquaient rien jusqu'alors, et qui soudain se sont vus complétés par des visages, des postures, des propos. Chaque camps a découvert ses champions, ses mauvais élèves. Les députés ne sont plus une lointaine élite pour laquelle nous votons cycliquement sans trop nous attacher à les suivre par-delà leur élection, ils étaient nos représentants, ils parlaient pour nous, et ils avaient intérêt à le prendre autant à coeur que nous. On avait l'oeil sur eux.

Sur Twitter, il ne s'agissait pas simplement d'écouter les députés (ou les ministres, d'ailleurs) débattre. Soudain, chaque possesseur d'un compte sur Twitter pouvait s'improviser commentateur : everyone's an analyst. Relever les sorties aberrantes, décortiquer les habitudes d'orateur, soutenir un propos qui, noyé dans la masse de paroles échangées, avait retenu notre attention : le tweet était à la fois une façon de synthétiser la pensée des intervenants bavards et verbeux, et de participer activement à la discussion générale. Parfois sérieusement, parfois en plaisantant, parfois de façon partiale... comme on le fait sur Twitter pour tout. Ici, pour la première fois, nous étions incroyablement nombreux à le faire sur les discussions d'un projet de loi.
Imaginez un peu l'ironie : ceux qui tombaient par le passé sur une séance dans l'après-midi s'enfuyaient en courant, quand ces derniers mois, ils restaient debout jusque tard dans la nuit, aux aguets, prêts à ne rien laisser passer.
J'ai passé des soirées entières à lire ce qui se disait sur les hashtags, à plaisanter sur les rappels au règlement de Mariton, à retweeter les phrases-clés. Je n'étais pas la seule. Et ainsi, ce n'étaient plus des phrases prononcées dans l'intimité de "ceux qui savent", mais bien des déclarations publiques, dont chacun se sentait libre de s'emparer. Les propos homophobes, les déclarations ubuesques, les piques historico-politiques gratuites, plus rien n'avait droit à l'impunité.

A cela encore s'ajoutait un autre intérêt typique de Twitter. Pendant que le hashtag #directAN vrombrissait de citations et de points de vue en 140 caractères, tournaient aussi des centaines de liens, de références, de compléments d'information, d'avis ; et c'est typique de Twitter parce que c'est, en temps réel, accessible à absolument tout le monde. Il n'y avait qu'à se baisser pour ramasser.
Des individus dont on ignorait l'existence quelques heures plus tôt postaient soudain un lien vers une tribune sur leur blog. Des captures de tweets haineux circulaient pour que ne soient pas tus certains abus. Ceux qui suivaient Maître Eolas ont pu lire des précisions de tout ordre (légal évidemment, historique, politique...), et le principe-même de Twitter, c'est que tout le monde peut suivre Maître Eolas, on ne fonctionne pas en circuit fermé. Le tourbillon qu'est Twitter a permis que chacun se nourrisse de tout ce qu'internet semblait receler comme richesses sur le sujet abordé. Rares sont ceux qui se contentaient de commenter les débats, de nombreuses discussions (certes souvent houleuses et ponctuées d'invectives) ont eu lieu, éphémères, avec des inconnus oubliés le lendemain matin. Ce n'était pas un débat réservé aux initiés. Chacun avait sa place. Chacun trouvait de la place pour ses idées, de quoi les étayer, des gens pour les partager, des gens pour s'y opposer.
You didn't have to be in the know. You could become in the know.

MariagePourTousLT

Evidemment, un sujet de société se prête plus à pareil exercice qu'une loi de finances, disons, plus technique. Encore que.

Il y a quelques années, dans un cabinet ministériel précédent, j'avais travaillé sur un projet de loi ; j'étais l'unique assistante du conseiller parlementaire, Blue, et outre le texte du projet de loi que je connaissais sur le bout des doigts, je me rappelle avoir épluché avec lui les amendements : lus, relus, rerelus, classés en tableaux et en synthèses ; suivi le vote, un par un, pour chacun de ces amendements, à l'Assemblée, au Sénat, puis finalement, à l'Assemblée une dernière fois, pour la route ; je me rappelle les éléments de language à préparer pour le ministre... Avec Blue, j'avais appris à comprendre comment tout cela fonctionnait : les avis sur les amendements déposés, la navette, etc., et j'avoue que c'était la première fois que je m'y intéressais de près. J'ai encore les divers fascicules qui ont jalonné ces quelques mois de folie (texte du projet de loi, réglement de l'Assemblée dans sa version d'alors... je crois que j'ai même encore quelques "jaunes" dans un fond de carton). C'est pas que j'avais de la tendresse pour le texte de loi lui-même ou son sujet, mais ç'avait été mon baptême du feu de la République, en quelque sorte, le moment où j'avais eu l'impression de n'être pas seulement une assistante, mais une assistante qui a une fonction, aussi minime soit-elle, dans la machine de la démocratie. Ce qui se bornait à quelques souvenirs des cours d'éducation civique devenait soudain réel, et d'autant plus réel que je me sentais concernée.
Ces derniers mois, j'ai vu Twitter s'emparer du hashtag #directAN, et dans une moindre mesure, du #directSenat, et j'ai eu l'impression que tout le monde se mettait le pied à l'étrier, voulait prendre sa place dans le processus. C'est incroyable de se dire que tant d'anonymes se sont emparés des discussions et se les sont appropriées. Nous nous sommes tous sentis concernés. Ich bin ein Berliner de la démocratie ?

Je ne dis pas que tout le monde sur Twitter s'est emparé dignement des discussion, en permanence : loin de là (oh, je m'en garderais bien). Je dis que les discussions politiques ont pris une nouvelle dimension.
Beaucoup de personnalités (généralement du monde politique, mais pas que) ont tendance à s'offusquer de certaines paroles postées sur les réseaux sociaux, et s'alignent généralement avec ce qu'a dit un grand homme : "tout le monde a une voix, mais on veut pas forcément l'entendre". Je ne suis pas vraiment d'accord : se lit sur Twitter ce qui se disait autrefois tout bas ; désormais, au lieu de se cantonner à trois interlocuteurs au café du Commerce (pardon pour le cliché), c'est une réalité de notre pays qui s'exprime au vu de tous. Grâce à Twitter, toute voix est audible, en tous cas. Ca n'empêche pas les propos illégaux d'être répréhensibles, mais au-delà de quelques comportements extrêmes, ce qui se déroulait la nuit sur Twitter sur le hashtag #directAN, c'était nous, les Français. Tels quels.
On savait déjà que les réseaux sociaux, et notamment le système ouvert de Twitter (qui me fait le préférer, et de très loin, à Facebook et son système de cooptation mutuelle systématique), avaient des vertus démocratiques ; le Printemps arabe nous en avait donné un aperçu, par exemple. Mais la vraie révolution, ce n'est pas forcément la Révolution. Ne serait-ce pas plutôt de voir chacun participer à ce qui existe déjà, et tourne plus ou moins, de laisser chacun garder un oeil sur les élus, s'arroger le droit de juger la moindre petite phrase prononcée en notre nom, s'octroyer la permission de regarder ce qui se dit sous les fameux ors de la République ?
Nous avons tous, bon alors d'accord, pas tous, mais en nombre, décidé de mettre la main à la pâte dans le débat démocratique. Et je doute que nous retournions en arrière : désormais, tout le monde sait où se trouve le fameux Direct AN. Nous ne laisserons plus grand'chose passer, en tous cas, maintenant que nous avons vécu cette expérience une fois ; c'est à espérer.

Rien que ça, ça valait bien de passer 200 heures à se quereller à la récré.

Posté par ladyteruki à 19:30 - L'avis de tous les jours - Commentaires [1] - Permalien [#]

21 août 2012

Where have you been ?

Cela fait un peu moins de deux ans que j'ai l'impression de devenir... féministe.

Ah, tout de suite les grands mots ! Ca sonnerait presque comme un aveu de culpabilité. Ne se proclame féministe que la chienne de garde enragée ne craignant pas la caricature. Les autres femmes n'ont pas intérêt à être féministes. Féministe, c'est quelque chose qu'il faut savoir assumer ! Personne ne vous le dit mais c'est toujours dans l'air ambiant.
Alors du coup, je ne sais pas trop. Je ne sais pas si je le deviens. Et je ne sais pas si je suis supposée le devenir. Suis-je sur la mauvaise pente ?

Il y a quelques semaines, sur Facebook, l'une de mes amies a posté une image à vocation humoristique comme il y en a tant ; mais à celle-là, l'un de ses contacts a immédiatement répliqué, demandant si elle devenait féministe (le statut ayant depuis été effacé, je ne peux reprendre les termes employés exacts). Mon amie de se défendre : "Pas du tout, mais c'est drôle et pas totalement faux...". Bah pourtant ça m'a l'air féministe, non ? Pourquoi s'en défendre alors que c'est clairement le but de ce dessin ? Il n'y a aucune honte à être féministe.

L'image incriminée. Mais ! Elle peut pas être féministe : elle est bleue !

Peut-être que le problème vient du fait que la définition du mot "féminisme" n'en finit plus de glisser. Au point que moi-même, j'en viendrais presque à douter de son sens, bien qu'on puisse supposer que je sois un tantinet concernée.
Alors reprenons depuis le début et voyons ce qu'en dit l'Académie française.

FÉMINISME n. m. XIXe siècle. Formé sur le radical du latin femina, « femme ». Mouvement revendicatif ayant pour objet la reconnaissance ou l'extension des droits de la femme dans la société.

Ah. Il s'agit donc d'un mouvement basé sur les droits. Ça n'a l'air de rien mais ça me semble important. Le féminisme n'est pas une question de relation dominant/dominé : il s'agit simplement de veiller à ce que ses droits soient reconnus. C'est l'Académie française qui le dit.
La question de l'extension est déjà plus compliquée à appréhender, ou en tous cas, est ouverte aux interprétations (quels malins, ces Académiciens, ils ne se sont pas mouillés et nous laissent nous dépêtrer avec les concepts !).  Je suppose que chacun peut y trouver le sens qu'il souhaite, donc, mais je le comprends comme la nécessité de faire avancer les droits de la femme, dans le même sens qu'on pourrait fait avancer, par exemple, les droits des salariés : cela ne revient pas à dire que le salarié doit devenir superpuissant, juste que ses droits doivent continuer de progresser.
Ce qui est important aussi dans cette définition, après tout, c'est ce dont elle ne fait pas mention : il ne s'agit pas d'opposer les femmes aux hommes. Et je crois que c'est la raison pour laquelle, en dépit du terme "mouvement revendicatif" qui sonne comme un rien agressif, je me reconnais dans cette définition : elle ne met pas en opposition les hommes et les femmes, elle dit juste que le féminisme, c'est vouloir que les droits des femmes se portent comme un charme. Pas au détriment de qui que ce soit. La nuance a son importance.

Jusqu'il y a encore, donc, environ deux ans, pour moi, être féministe n'avait curieusement aucune connotation politique. Il s'agissait simplement d'un synonyme des mots indépendance et autonomie. Ou mieux encore : de libre-arbitre. Il y avait d'un côté les femmes qui pensaient qu'on pouvait décider pour elles, et de l'autre les femmes qui étaient féministes. Et rien au milieu, parce que j'avais la vingtaine et que j'aimais beaucoup les concepts simples, c'est bien souvent l'âge qui le veut.
Et ainsi chacune menait sa vie comme elle l'entendait... ou plutôt, soit comme les hommes autour d'elle l'entendaient, soit comme elle l'entendait en son âme et conscience.
Mais dans mon esprit, cela ne correspondait pas à grand'chose de précis. Par exemple, je n'associais pas les questions de l'avortement au féminisme ; l'avortement était acquis, et si l'on était féministe, alors on prenait la décision toute seule si on était confrontée à ce dilemme. Si l'on n'était pas féministe, on demandait à son père, son frère, son copain, son mari, peu importe : à un homme, de décider.

Alors qu'est-ce qui a changé ? Au juste je n'en suis pas certaine, en fait. Il ne s'est rien passé dans ma vie qui relève d'un combat féministe, je pense. Ou en tous cas pas que je considère comme tel. Je continuais par exemple de considérer que ma quête (pour le moment irrésolue) de choisir ma propre contraception était une question de libre-arbitre contrarié, pas de féminisme. J'avais pensé pendant des années que c'était mon jeune âge la cause de la réaction des médecins et gynécologues à ma demande de ligature des trompes, pas le fait que je sois une femme et que les femmes n'aient qu'un libre-arbitre amputé lorsque cela concerne leur utérus.
J'ai longtemps pensé comme ça... jusqu'au jour où j'ai réalisé que je ne pensais plus comme ça. Pas de déclic. Rien. Un jour j'y réfléchis et je me dis : "mouais, en fait, ça se trouve, c'est ptet bien parce que je suis une femme qu'on me casse les burnes-que-je-n'ai-pas de cette façon". Et j'ai commencé à me dire que c'était quand même drôlement suspect cette pression qu'on exerçait sur moi, à travers différent médecins, à me dire et me répéter que je changerais d'avis, qu'un jour je voudrais des enfants, qu'un jour si un homme veut des enfants de moi je serai bien embêtée.
J'ai commencé à me dire : pas sûr qu'on pose toutes ces questions à des futurs parents. "Bon, là maintenant vous voulez avoir un enfant, mais qu'est-ce qui se passera si vous changez d'avis ? Et si un jour vous réalisez que vous ne vouliez pas vraiment des enfants ? Ou si un jour, vous rencontrez un homme qui ne veut pas d'enfant ?". Mais les ventres ronds sont nombreux et personne n'a l'audace de leur demander ce qui se passera s'ils changent d'avis. Et pourtant, c'est à mon sens plus grave. Décider de ne pas avoir d'enfant, décider de faire les démarches chirurgicales pour s'en assurer, certes, ce n'est pas irréversible. Mais il y a l'adoption. Il y a les familles recomposées. Il y a des tas de façon de laisser parler son instinct maternel, si vraiment on pense détenir ce pouvoir magique qui fait aimer les enfants. Mais si vous faites un enfant et que vous avez des remords ? Vous faites quoi, vous rejetez votre enfant ? Vous le confiez aux serves adéquats, ou vous lui faites sentir toute sa vie que finalement vous auriez aimé ne pas l'avoir ? Mais socialement, une femme doit vouloir des enfants. Alors on ne lui pose pas trop la question des remords ; tandis que si elle ne veut pas d'enfant, là on joue sur la culpabilité potentielle qui sera la sienne si, oh horreur, elle ne tombe jamais enceinte.

Quelque part à ce moment-là de ma réflexion, j'ai commencé à me demander si ma façon de voir la condition des femmes ne méritait pas une petite mise à jour. Il me fallait réfléchir à toutes les choses qui me semblaient évidentes, pour vérifier si elles l'étaient vraiment.

Mais ça n'est pourtant pas devenu un sujet central dans ma vie.
J'ai simplement ajouté la question "être une femme, et en particulier être une femme dans la société au coeur de laquelle je vie, ça veut dire quoi ?" à tous les sujets qui m'intéressent, de la politique politicienne à la télévision, en passant par le constructivisme. C'était il y a trois ou quatre ans, une période où je regardais encore pas mal de débats sur plein de sujets (la religion, la diplomatie, la Justice...) et où j'ai commencé à lire des sites tels que Slate afin de m'alimenter régulièrement, mais sans lourdeur, en pistes de réflexion diverses et variées. Le féminisme n'était pas LE sujet qui me préoccupait. Mais pour la première fois, j'interrogeais mes certitudes.

Et pourtant, entre la lecture quasi-quotidienne de Slate afin de cultiver mes propres opinions dans des tas de domaines, et ma position actuelle sur le féminisme, il s'est encore passé des choses. Je le vois aux sites que je lis, aux comptes Twitter que je suis, aux débats que j'ai avec des proches ou des inconnus. Je le vois aussi à ma réaction de plus en plus méfiante vis-à-vis de certains mécanismes qui m'apparaissent comme sexistes depuis, donc, un peu moins de deux ans.
Suis-je devenue féministe ?

Pas sûr. Le débat "Madame/Mademoiselle" m'a fait rouler des yeux. Non parce qu'il y a une hiérarchie des maux ("franchement, ya pas plus important comme combat féministe ?!"), non parce qu'il y a une exagération du sens de ces mots ("rho ça va, c'est pas parce que j'appelle quelqu'un Mademoiselle que ça veut dire qu'elle n'a pas été validée par un homme !"), mais parce que le changement cosmétique d'un mot ne modifie pas certaines pensées, et que le débat a au contraire exacerbé les positions les plus problématiques. J'ai même entendu un homme dire qu'il appelait les femmes "Mademoiselle" exprès pour les faire enrager... c'est dire si le combat n'était pas forcément bien mené. Il n'y a pas semblé avoir de prise de conscience derrière le "Madame/Mademoiselle", et pire encore, je ne sais pas si cette passe d'armes a donné une chance à quiconque d'atteindre une prise de conscience, même minime. Le vocabulaire était supposé souligner un problème, au lieu de ça beaucoup n'ont vu que le vocabulaire...

Je crois que dans le fond, j'ai gardé un peu de cette conviction que le féminisme équivaut au libre-arbitre. Sans doute parce que les deux sont indissociables : je suis une personne avec son libre-arbitre, et je suis une femme. Il semblerait logique que je puisse prendre absolument toutes les décisions qui me chantent (c'est le libre-arbitre), et il serait heureux que je puisse les prendre sans que ma condition de femme n'apporte des clauses en petits caractères lorsque je prends des décisions, voire même, efface certaines possibilités.
Force est de constater, parfois, qu'il y a encore des standards différents qui s'appliquent aux décisions que l'on prend selon qu'on est un homme ou une femme.

J'ai grandi dans une maison dans laquelle mon père pouvait faire la vaisselle une fois tous les 15 ans lorsque nous étions à la maison et s'exclamer : "il y a trois femmes dans cette maison, et c'est moi qui fais la vaisselle !" sans que ni ma mère, ni ma sœur, ni moi, ne réagissions (lorsqu'il y était seul, la question ne se posait pas ; et rétrospectivement, encore heureux). Aujourd'hui je repense à cette phrase et je réalise combien elle était symptomatique de la façon dont mon père concevait le rôle de chacun et chacune à la maison. Que de chemin parcouru...
Si j'avais écouté mon père, aujourd'hui je serais probablement en train de faire la vaisselle ou passer la serpillère (des activités qui pouvaient occuper ma mère des weekends entiers) au lieu d'écrire ; et je ressens cette réalité comme une perte à laquelle j'ai échappé de justesse, grâce à quelques lectures et une conscience qui s'est réveillée.

Mais alors que depuis plusieurs jours, les articles se succèdent sur Todd Akin, et que je me sens animée d'une énorme rage comme chaque fois que je vois un homme politique, quel qu'il soit, s'en prendre à l'appareil reproducteur de femmes qu'il ne connait même pas (mais dont curieusement il espère quand même un peu décrocher le vote), je me rappelle aussi qu'il y a moins de deux ans, je ne lisais pas autant d'articles. Je ne consultais pas Jezebel, Blisstree ou les articles de Gaëlle-Marie Zimmermann. Mais où étais-je ?
Comment se fait-il que je ne m'aperçoive de la brûlante actualité de ces sujets qu'à présent ? Pourquoi étais-je aveugle à ce qui se dit depuis des décennies sur nos droits ?

A vrai dire, je ne suis pas féministe, non... Et je m'en veux un peu.

Posté par ladyteruki à 21:50 - L'avis de tous les jours - Commentaires [2] - Permalien [#]