ladytherapy

Tout savoir sur ladyteruki, y compris ce qu'elle même ignore...

21 août 2012

Where have you been ?

Cela fait un peu moins de deux ans que j'ai l'impression de devenir... féministe.

Ah, tout de suite les grands mots ! Ca sonnerait presque comme un aveu de culpabilité. Ne se proclame féministe que la chienne de garde enragée ne craignant pas la caricature. Les autres femmes n'ont pas intérêt à être féministes. Féministe, c'est quelque chose qu'il faut savoir assumer ! Personne ne vous le dit mais c'est toujours dans l'air ambiant.
Alors du coup, je ne sais pas trop. Je ne sais pas si je le deviens. Et je ne sais pas si je suis supposée le devenir. Suis-je sur la mauvaise pente ?

Il y a quelques semaines, sur Facebook, l'une de mes amies a posté une image à vocation humoristique comme il y en a tant ; mais à celle-là, l'un de ses contacts a immédiatement répliqué, demandant si elle devenait féministe (le statut ayant depuis été effacé, je ne peux reprendre les termes employés exacts). Mon amie de se défendre : "Pas du tout, mais c'est drôle et pas totalement faux...". Bah pourtant ça m'a l'air féministe, non ? Pourquoi s'en défendre alors que c'est clairement le but de ce dessin ? Il n'y a aucune honte à être féministe.

L'image incriminée. Mais ! Elle peut pas être féministe : elle est bleue !

Peut-être que le problème vient du fait que la définition du mot "féminisme" n'en finit plus de glisser. Au point que moi-même, j'en viendrais presque à douter de son sens, bien qu'on puisse supposer que je sois un tantinet concernée.
Alors reprenons depuis le début et voyons ce qu'en dit l'Académie française.

FÉMINISME n. m. XIXe siècle. Formé sur le radical du latin femina, « femme ». Mouvement revendicatif ayant pour objet la reconnaissance ou l'extension des droits de la femme dans la société.

Ah. Il s'agit donc d'un mouvement basé sur les droits. Ça n'a l'air de rien mais ça me semble important. Le féminisme n'est pas une question de relation dominant/dominé : il s'agit simplement de veiller à ce que ses droits soient reconnus. C'est l'Académie française qui le dit.
La question de l'extension est déjà plus compliquée à appréhender, ou en tous cas, est ouverte aux interprétations (quels malins, ces Académiciens, ils ne se sont pas mouillés et nous laissent nous dépêtrer avec les concepts !).  Je suppose que chacun peut y trouver le sens qu'il souhaite, donc, mais je le comprends comme la nécessité de faire avancer les droits de la femme, dans le même sens qu'on pourrait fait avancer, par exemple, les droits des salariés : cela ne revient pas à dire que le salarié doit devenir superpuissant, juste que ses droits doivent continuer de progresser.
Ce qui est important aussi dans cette définition, après tout, c'est ce dont elle ne fait pas mention : il ne s'agit pas d'opposer les femmes aux hommes. Et je crois que c'est la raison pour laquelle, en dépit du terme "mouvement revendicatif" qui sonne comme un rien agressif, je me reconnais dans cette définition : elle ne met pas en opposition les hommes et les femmes, elle dit juste que le féminisme, c'est vouloir que les droits des femmes se portent comme un charme. Pas au détriment de qui que ce soit. La nuance a son importance.

Jusqu'il y a encore, donc, environ deux ans, pour moi, être féministe n'avait curieusement aucune connotation politique. Il s'agissait simplement d'un synonyme des mots indépendance et autonomie. Ou mieux encore : de libre-arbitre. Il y avait d'un côté les femmes qui pensaient qu'on pouvait décider pour elles, et de l'autre les femmes qui étaient féministes. Et rien au milieu, parce que j'avais la vingtaine et que j'aimais beaucoup les concepts simples, c'est bien souvent l'âge qui le veut.
Et ainsi chacune menait sa vie comme elle l'entendait... ou plutôt, soit comme les hommes autour d'elle l'entendaient, soit comme elle l'entendait en son âme et conscience.
Mais dans mon esprit, cela ne correspondait pas à grand'chose de précis. Par exemple, je n'associais pas les questions de l'avortement au féminisme ; l'avortement était acquis, et si l'on était féministe, alors on prenait la décision toute seule si on était confrontée à ce dilemme. Si l'on n'était pas féministe, on demandait à son père, son frère, son copain, son mari, peu importe : à un homme, de décider.

Alors qu'est-ce qui a changé ? Au juste je n'en suis pas certaine, en fait. Il ne s'est rien passé dans ma vie qui relève d'un combat féministe, je pense. Ou en tous cas pas que je considère comme tel. Je continuais par exemple de considérer que ma quête (pour le moment irrésolue) de choisir ma propre contraception était une question de libre-arbitre contrarié, pas de féminisme. J'avais pensé pendant des années que c'était mon jeune âge la cause de la réaction des médecins et gynécologues à ma demande de ligature des trompes, pas le fait que je sois une femme et que les femmes n'aient qu'un libre-arbitre amputé lorsque cela concerne leur utérus.
J'ai longtemps pensé comme ça... jusqu'au jour où j'ai réalisé que je ne pensais plus comme ça. Pas de déclic. Rien. Un jour j'y réfléchis et je me dis : "mouais, en fait, ça se trouve, c'est ptet bien parce que je suis une femme qu'on me casse les burnes-que-je-n'ai-pas de cette façon". Et j'ai commencé à me dire que c'était quand même drôlement suspect cette pression qu'on exerçait sur moi, à travers différent médecins, à me dire et me répéter que je changerais d'avis, qu'un jour je voudrais des enfants, qu'un jour si un homme veut des enfants de moi je serai bien embêtée.
J'ai commencé à me dire : pas sûr qu'on pose toutes ces questions à des futurs parents. "Bon, là maintenant vous voulez avoir un enfant, mais qu'est-ce qui se passera si vous changez d'avis ? Et si un jour vous réalisez que vous ne vouliez pas vraiment des enfants ? Ou si un jour, vous rencontrez un homme qui ne veut pas d'enfant ?". Mais les ventres ronds sont nombreux et personne n'a l'audace de leur demander ce qui se passera s'ils changent d'avis. Et pourtant, c'est à mon sens plus grave. Décider de ne pas avoir d'enfant, décider de faire les démarches chirurgicales pour s'en assurer, certes, ce n'est pas irréversible. Mais il y a l'adoption. Il y a les familles recomposées. Il y a des tas de façon de laisser parler son instinct maternel, si vraiment on pense détenir ce pouvoir magique qui fait aimer les enfants. Mais si vous faites un enfant et que vous avez des remords ? Vous faites quoi, vous rejetez votre enfant ? Vous le confiez aux serves adéquats, ou vous lui faites sentir toute sa vie que finalement vous auriez aimé ne pas l'avoir ? Mais socialement, une femme doit vouloir des enfants. Alors on ne lui pose pas trop la question des remords ; tandis que si elle ne veut pas d'enfant, là on joue sur la culpabilité potentielle qui sera la sienne si, oh horreur, elle ne tombe jamais enceinte.

Quelque part à ce moment-là de ma réflexion, j'ai commencé à me demander si ma façon de voir la condition des femmes ne méritait pas une petite mise à jour. Il me fallait réfléchir à toutes les choses qui me semblaient évidentes, pour vérifier si elles l'étaient vraiment.

Mais ça n'est pourtant pas devenu un sujet central dans ma vie.
J'ai simplement ajouté la question "être une femme, et en particulier être une femme dans la société au coeur de laquelle je vie, ça veut dire quoi ?" à tous les sujets qui m'intéressent, de la politique politicienne à la télévision, en passant par le constructivisme. C'était il y a trois ou quatre ans, une période où je regardais encore pas mal de débats sur plein de sujets (la religion, la diplomatie, la Justice...) et où j'ai commencé à lire des sites tels que Slate afin de m'alimenter régulièrement, mais sans lourdeur, en pistes de réflexion diverses et variées. Le féminisme n'était pas LE sujet qui me préoccupait. Mais pour la première fois, j'interrogeais mes certitudes.

Et pourtant, entre la lecture quasi-quotidienne de Slate afin de cultiver mes propres opinions dans des tas de domaines, et ma position actuelle sur le féminisme, il s'est encore passé des choses. Je le vois aux sites que je lis, aux comptes Twitter que je suis, aux débats que j'ai avec des proches ou des inconnus. Je le vois aussi à ma réaction de plus en plus méfiante vis-à-vis de certains mécanismes qui m'apparaissent comme sexistes depuis, donc, un peu moins de deux ans.
Suis-je devenue féministe ?

Pas sûr. Le débat "Madame/Mademoiselle" m'a fait rouler des yeux. Non parce qu'il y a une hiérarchie des maux ("franchement, ya pas plus important comme combat féministe ?!"), non parce qu'il y a une exagération du sens de ces mots ("rho ça va, c'est pas parce que j'appelle quelqu'un Mademoiselle que ça veut dire qu'elle n'a pas été validée par un homme !"), mais parce que le changement cosmétique d'un mot ne modifie pas certaines pensées, et que le débat a au contraire exacerbé les positions les plus problématiques. J'ai même entendu un homme dire qu'il appelait les femmes "Mademoiselle" exprès pour les faire enrager... c'est dire si le combat n'était pas forcément bien mené. Il n'y a pas semblé avoir de prise de conscience derrière le "Madame/Mademoiselle", et pire encore, je ne sais pas si cette passe d'armes a donné une chance à quiconque d'atteindre une prise de conscience, même minime. Le vocabulaire était supposé souligner un problème, au lieu de ça beaucoup n'ont vu que le vocabulaire...

Je crois que dans le fond, j'ai gardé un peu de cette conviction que le féminisme équivaut au libre-arbitre. Sans doute parce que les deux sont indissociables : je suis une personne avec son libre-arbitre, et je suis une femme. Il semblerait logique que je puisse prendre absolument toutes les décisions qui me chantent (c'est le libre-arbitre), et il serait heureux que je puisse les prendre sans que ma condition de femme n'apporte des clauses en petits caractères lorsque je prends des décisions, voire même, efface certaines possibilités.
Force est de constater, parfois, qu'il y a encore des standards différents qui s'appliquent aux décisions que l'on prend selon qu'on est un homme ou une femme.

J'ai grandi dans une maison dans laquelle mon père pouvait faire la vaisselle une fois tous les 15 ans lorsque nous étions à la maison et s'exclamer : "il y a trois femmes dans cette maison, et c'est moi qui fais la vaisselle !" sans que ni ma mère, ni ma sœur, ni moi, ne réagissions (lorsqu'il y était seul, la question ne se posait pas ; et rétrospectivement, encore heureux). Aujourd'hui je repense à cette phrase et je réalise combien elle était symptomatique de la façon dont mon père concevait le rôle de chacun et chacune à la maison. Que de chemin parcouru...
Si j'avais écouté mon père, aujourd'hui je serais probablement en train de faire la vaisselle ou passer la serpillère (des activités qui pouvaient occuper ma mère des weekends entiers) au lieu d'écrire ; et je ressens cette réalité comme une perte à laquelle j'ai échappé de justesse, grâce à quelques lectures et une conscience qui s'est réveillée.

Mais alors que depuis plusieurs jours, les articles se succèdent sur Todd Akin, et que je me sens animée d'une énorme rage comme chaque fois que je vois un homme politique, quel qu'il soit, s'en prendre à l'appareil reproducteur de femmes qu'il ne connait même pas (mais dont curieusement il espère quand même un peu décrocher le vote), je me rappelle aussi qu'il y a moins de deux ans, je ne lisais pas autant d'articles. Je ne consultais pas Jezebel, Blisstree ou les articles de Gaëlle-Marie Zimmermann. Mais où étais-je ?
Comment se fait-il que je ne m'aperçoive de la brûlante actualité de ces sujets qu'à présent ? Pourquoi étais-je aveugle à ce qui se dit depuis des décennies sur nos droits ?

A vrai dire, je ne suis pas féministe, non... Et je m'en veux un peu.

Posté par ladyteruki à 21:50 - L'avis de tous les jours - Commentaires [2] - Permalien [#]

18 août 2012

Two sides of the same coin

"Tu as le bonjour des parents".
Lancée alors que nous terminons de préparer le déjeuner, sur un ton tout ce qu'il y a de plus banal, la phrase n'a pourtant rien d'anodin.

On est dimanche, et je suis venue visiter ma soeur, que je n'ai pas vue depuis plusieurs mois. Nous avons convenu d'un après-midi dédié aux séries, j'ai amené plusieurs DVD avec moi et nous avons tout un programme de pilotes qui doit nous emmener jusqu'en début de soirée. La veille, ma soeur ("rei", puisque c'est son surnom sur internet) a écumé avec moi, par téléphone, le contenu de ma téléphage-ot-thèque afin de préparer la journée. Elle n'a pas trop suivi l'actu des séries ces derniers temps, elle vient de finir celles qu'elle regardait avec son mari, elle se cherche des nouveautés, m'a-t-elle dit. Disons surtout que c'est la seule chose qui nous lie un tant soit peu, notre seul point commun, et je la soupçonne d'en être aussi consciente que moi. Il y a une raison pour laquelle nous nous appelons de temps à autres, mais ne nous sommes pas vues depuis janvier...

rei et moi ne pourrions être plus différentes. Sans les séries et quelques private jokes usées que nous recyclons depuis l'enfance, je ne suis pas sûre que nous trouverions encore motif à nous voir. rei n'aime pas Paris, n'aime pas dépenser de l'argent dans un resto, ne raffole pas des discussions ou des débats, et vit le genre de vie que, parfois, il m'arrive de jalouser, au long de laquelle elle suit bien le tracé en pointillés qui la mène vers une existence "normale" qui, parfois, présente de curieuses ressemblances avec celle de mes parents.
Elle-même plaisante souvent sur les grandes ressemblances entre son mec, avec lequel elle s'est pacsée l'an dernier, et son père ; on a toutes très bien vu, quand il a débarqué, que le gendre était le premier homme à être si bien accepté, d'ailleurs. Ces deux-là sont sur le même moule à bien des égards. Ca n'est pas dérangeant parce que, bon, ce n'est pas comme si rei avait de réels contentieux avec son père, après tout. Les souvenirs que j'ai de lui n'ont rien de commun avec ceux qu'elle porte, il ne nous a jamais traitées de la même façon ; il avait raison le jour où il m'a dit qu'il ne faisait pas avec elle les mêmes erreurs qu'avec moi, il a toujours été singulièrement conscient qu'il y avait deux poids et deux mesures.
Chaque weekend, rei continue d'aller déjeuner et dîner chez eux le samedi ET le dimanche (si j'ai bien compris). Son mari fait de même avec sa propre famille. Je crois qu'ils tiennent le secret de la longévité, ces deux-là, quelque part, en décidant de compter chacun sur papa-maman pour les repas du weekend, et en ne se retrouvant que le samedi soir pour aller voir les copains, avant de reprendre leur semaine ; mais ça semble, de mon point de vue de vieille conne, être aussi un brin immature et la solution de facilité. A quoi sert de s'installer avec quelqu'un, ou se pacser, si c'est pour se comporter comme des étudiants qui retournent passer chaque weekend chez les parents ?
Ce n'est pas mon affaire, après tout, je le sais bien. rei et moi n'abordons pas le sujet. Ca fait partie de nos accords tacites pour bien nous entendre. Parce qu'on s'entend bien : on rigole, on pépie, on raconte plein de micro-anecdotes sans conséquence ; simplement on s'entend bien parce qu'il y a des limites à ne pas dépasser (n'entrer dans rien qui soit trop personnel, par exemple, ou ne pas parler du passé) et parce qu'on s'appelle une fois tous les mois ou tous les deux mois, et qu'on se voit deux à trois fois par an.

C'est que, pour en arriver là, à ce dimanche pizza-séries-plaisanteries, on a mis beaucoup de temps.

Quand nous vivions toutes les deux chez les parents, c'était littéralement la guerre. On vivait dans une atmosphère de violence rentrée et étouffée, et entre nous, cette violence était plus facilement libérée. On en est venues aux mains plusieurs fois ; j'étais la plus grande, j'étais la plus forte physiquement, il m'est arrivé d'en abuser ; à l'inverse, se sachant immunisée contre les pulsions de mon père, rei avait tendance à avoir un avantage psychologique sur moi, il lui est arrivé d'en abuser.
Elle a toujours été très dure, aussi.

Tout ce qui m'est arrivé, elle en a été témoin, après tout, et c'est le genre de spectacle qui forge le caractère quand on y assiste depuis qu'on a 3 ans. Elle a vu les crises, entendu les cris. Elle a vu, maintes et maintes fois, mon père la désigner comme exemple à suivre pour moi : "regarde ta soeur, elle au moins elle écoute", "regarde, tu fais pleurer ta soeur, tu vois ce que tu nous fais ?". J'étais le mauvais exemple, elle était la gamine au coeur sur la main. C'était pratique de me faire endosser la responsabilité de l'ambiance dans la maison, je le sais aujourd'hui. Je ne sais pas si c'est le cas de rei.
Elle avait 5 années de moins que moi et elle était plus proche de mon père ; et puis, rei avait quand elle était petite le don de toujours suivre. Si ma mère s'intéressait aux Indiens d'Amérique, rei s'y intéressait. Si mon père décidait d'aller dans le jardin, rei l'accompagnait. Moi je rêvais d'Asie et je voulais lire, écrire et dessiner dans ma chambre ; je persistais à être moi-même et ce n'était pas tolérable. rei a toujours eu l'échine plus souple, elle a découvert le secret que j'ai mis longtemps à comprendre pour avoir la tranquilité ; et quand je l'ai découvert, je n'avais pas envie de m'aplatir, il était trop tard. En grandissant, rei a trouvé le moyen, dans une forme de docilité, de manipuler les parents à ses fins, quand sans le comprendre j'étais systématiquement allée au clash. Je voulais juste exister, quand rei acceptait instinctivement le compromis ; elle l'avait intégré très tôt. Moi je n'avais pas du tout capté. Je tenais pour acquis que j'étais détestable et ingrate, parce qu'on me le répétait, mais je n'avais pas compris que mes parents attendaient de moi une soumission totale avant tout, comme une preuve de mon asservissement avant de m'autoriser à grapiller quelques autorisations de développer ma propre volonté. Mes parents et moi n'avons simplement jamais eu la même conception de ce qu'était une famille, on ne s'était pas compris, et de ce malentendu d'origine ont découlé énormément de conflits. Si j'avais compris alors ce que je sais maintenant, peut-être que je l'aurais joué comme rei, subtilement, patiemment. Et peut-être que je me serais endurcie au lieu de saigner à blanc à chaque attaque.

Alors rei m'a, depuis à peu près autant que je me souvienne, toujours un peu méprisée. Cette façon que j'ai d'être émotive, d'analyser ce qui a été ou ce que je ressens, elle ne le comprend pas, et en plus, elle n'en pense pas grand bien. Pour elle, beaucoup de choses sont simples, binaires. Peu de choses l'atteignent.
Parfois elle sort des choses un peu tristes avec le plus grand naturel, que je trouverais dérangeantes s'il s'agissait de ma propre vie ; mais pour rei, ce sont des faits plutôt froids qui ne suscitent aucune forme d'émotion apparente. Oui, elle a dans leur appartement sa propre chambre depuis le premier jour, oui, elle ne passe pas beaucoup de weekends avec lui, oui, elle s'est pacsée parce que c'était plus pratique, oui, il veut des enfants et elle finira par lui en donner pour lui faire plaisir... Parfois je l'écoute parler et je me surprends à vouloir toquer dans son dos pour entendre le bruit de la carapace invisible qu'elle semble porter en permanence. Bien malin celui qui suscitera chez rei une émotion vive et sincère. Peut-être de temps en temps son mari y arrive-t-il, quand elle ne le traite pas comme un inférieur à son service, ou un enfant ridicule.

rei a assisté à tout et ça l'a blindée pour la vie. Depuis qu'elle a quitté l'enfance, je ne l'ai vue pleurer qu'une fois, et certainement pas devant un film, une série, un livre, une musique ou une expérience touchante. Le jour de son pacs, c'était un mardi je crois ; elle m'a envoyé un MMS entre midi puis  est retournée bosser.

De toute façon, nous nous passons très bien l'une de l'approbation de l'autre. Quoi que je pense de son mode de vie, je le garde pour moi, et inversement. Moins nous abordons les sujets vitaux, mieux ça se passe. C'est à cette condition que ma soeur et moi pouvons interagir, et c'est mieux que tout ce que nous avons connu par le passé, du moment où je l'ai trainée sur le dos dans le couloir, à la fois où elle m'a dénoncée pour une bêtise juste aux fins de me voir me prendre une crise de plusieurs heures, en passant par le jour où, quelques semaines après mon emménagement dans le studio à côté de la fac, elle m'a dit : "de toute façon, tu ne fais plus partie de la famille maintenant".
Va pour le statu quo.

Quand, l'an dernier, j'ai expliqué à rei que je rayais les parents de ma vie, elle n'a pas paru plus bouleversée que ça. Peut-être n'y croyait-elle qu'à moitié (j'ai toujours l'impression, peut-être à tort, qu'elle ne fait pas confiance à mes décisions, et que, comme mes parents, elle pense que je finirai par changer d'avis et rentrer dans "le droit chemin" plus tard). Peut-être qu'elle a intérieurement levé les yeux au ciel et pensé que je faisais encore tout un cinéma (je sais, parce qu'elle me l'a dit il y a quelques années, que comme eux elle pense que je n'ai jamais vraiment souffert et que j'exagère). Peut-être qu'elle n'en avait rien à foutre, qui peut dire. En tous cas, quand je lui ai dit que je ne voulais pas la mettre dans une situation inconfortable vis-à-vis des parents, j'ai entendu au téléphone son haussement d'épaules et elle a dit : "oh tu sais, moi je m'en fiche, c'est vos histoires, pas les miennes". Personne n'est dupe : on sait que quand quelque chose châtouille mon père, toute la maison doit en entendre parler pendant des semaines en long en large et en travers ; il allait forcément lui en parler, la prendre à partie. Mais encore une fois, elle a sa carapace qui la protège de toute émotion...

Il m'avait semblé qu'on avait un accord tacite (une nouvelle clause à notre contrat, pourrait-on dire) depuis : ne pas évoquer les parents. C'est arrivé une fois, au début de l'année, où c'était incontournable : elle m'a demandé de leur envoyer une attestation qui, à terme, allait leur permettre de vendre l'appart qu'ils m'avaient loué, et elle m'avait appelée parce qu'elle devait toucher une partie de l'argent de la vente, et que donc elle voulait que je me hâte d'envoyer le document. C'était pas un problème pour moi que d'en parler cette fois-là, ça n'avait rien de personnel.
En juin, par contre, je l'ai appelée pour ses 25 ans, et elle m'a expliqué qu'ils étaient partis en vacances juste à ce moment-là, lui laissant la charge de leur maison, de la cueillette des fruits dans le jardin, et quelques petites autres tâches domestiques, en leur absence. Elle a essayé de se moquer un peu d'eux avec moi mais j'avais pas vraiment envie d'entrer là-dedans. Pour moi, tout ça, c'est loin. Avant j'aurais ri avec elle ; parce qu'avant, rire était un mécanisme de défense. Aujourd'hui ça ne m'intéresse plus d'entendre parler d'eux, je ne vois pas l'intérêt ni de me moquer, ni de l'écouter s'en plaindre.
Encore une chose que je ne comprendrai jamais vraiment chez rei : elle méprise aussi, un peu, les parents ; elle en dit énormément du mal, mais elle continue d'y aller chaque semaine et refuse de vivre dans une autre ville que la leur. C'est contradictoire pour moi : quand quelqu'un t'agace ou te semble avoir un comportement déplacé (partir en vacances sans nettoyer la maison et laisser une liste de taches à faire en partant à leur fille pile au moment de son anniversaire en est un), tu prends un peu de distance, non ? Sans aller jusqu'à couper les ponts comme moi, prendre l'air le temps d'un ou deux weekends par exemple, semblerait plutôt sain. Mais rei a aussi cette forme de loyauté. Elle considère que quoi que fassent les parents, ils restent les parents auxquels on doit respect et fidélité. Weekend après weekend.
Je suis mal à l'aise avec l'idée de médire dans leur dos. Et je n'ai pas envie de parler d'eux plus que des dents de sagesse qu'on m'a arrachées quand j'étais ado. Il n'y en a aucune nécessité. Je ne ressens presque plus de souffrance ; majoritairement, aujourd'hui, il y a des regrets d'une part, parce qu'effectivement, des parents, je n'en aurai pas d'autres, et puis il y a la sensation d'avoir manqué de quelque chose, mais ça s'arrête à peu près là. Je ne leur veux aucun mal, je ne veux pas lister leurs défauts, je ne veux pas m'en plaindre. Ils appartiennent au passé, autant que faire se peut quand il s'agit de parents. Je ne veut pas nier leur existence, mais ça ne m'intéresse pas de les évoquer.
Visiblement l'accord tacite aura besoin d'être explicité un jour.

"Tu as le bonjour des parents".
J'ai eu un rire. Silence. J'ai marqué l'arrêt, puis : "oh, vraiment ?". Elle a mis les oeufs dans la poële et a dit, de son ton indifférent : "vraiment". J'ai marqué une petite pause. "Ah ok, je croyais que tu plaisantais". Et c'est tout.
Mes parents pensent encore à leur dent de sagesse. Ils pensent peut-être que, à force de patience, elle repoussera ? Que tout n'est pas totalement perdu ? Que ce n'est qu'une lubie ?
Le côté permanent de la chose telle que je la vis depuis bientôt un an n'est pas apparemment pas perçu de la même façon par tous.

Posté par ladyteruki à 14:23 - Commentaires [0] - Permalien [#]