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Tout savoir sur ladyteruki, y compris ce qu'elle même ignore...

31 mai 2010

Les menteurs

Quand j'étais petite, j'étais très curieuse sur les choses du sexe. Je harcelais ma mère de questions, et les réponses ne suffisaient jamais. Ses réponses manquaient de détails. Je ne visualisais pas assez bien. Ça restait trop obscur. J'aurais certainement aimé une sorte de compte-rendu seconde par seconde, mais les propos de ma mère restaient vagues, généraux, elliptiques. Arrivée à l'âge de 11 ans, je n'avais qu'une seule hâte, avoir mes règles, être une femme. Je n'avais pas la moindre idée de ce que ça pourrait bien m'apporter de plus mais ça m'obsédait, je voulais que ça se produise. Je me jetais sur les livres de biologie, et en toute sincérité ils ne m'aidaient pas plus, mais voilà, je voulais percer le mystère, déchiffrer le code, découvrir le secret.

J'avais la conviction que les adultes mentaient. Un mensonge par omission. Mais un mensonge tout de même.

Je ne cherchais pas à faire mes propres expériences. Je ne cherchais même pas non plus à m'en faire une représentation visuelle (j'ai mis un temps fou avant de voir mon premier porno et on ne peut pas dire que je sois coutumière de la chose même maintenant). Au contraire, j'ai toujours pris plus que mon temps de ce point de vue.
Ce que je voulais, c'était le savoir théorique des émotions qu'on ressentait à ce moment-là. Sans avoir à le vivre. La technique ? Ce n'était pas la question, la technique ; j'avais compris le concept général de base. Je ne voulais pas spécialement qu'on me touche non plus. Je voulais juste savoir...

Et ça se bornait exactement à ça.
C'était l'impression que les adultes faisaient semblant de rien. Ils usaient d'euphémismes, ils essayaient d'éviter de trop expliquer quoi que ce soit, et pendant qu'ils me laissaient dans l'ignorance, ils continuaient de s'envoyer en l'air. C'était ça qui était horripilant.

Régulièrement, je regardais mes parents, mes profs, ou les inconnus dans la rue ; ils vaquaient à leurs occupations, ils mangeaient une tartine, ou bien ils écrivaient au tableau, ou ils s'apprêtaient à monter dans le bus, et je me disais : ils font semblant de rien. Alors qu'ils savent, pourtant, ils savent ! Ils savent quelque chose qu'ils ne veulent pas que je sache. Et le soir, tous ces gens sont dans leur lit, moites et tout, et là ils sont calmes et ils font semblant de rien.
Et je me demandais : "mais pourquoi ? Pourquoi ils font comme si je ne savais pas qu'ils ont une vie sexuelle ?"...

Parfois ça m'arrive encore. Moins souvent, mais d'une certaine façon, c'est aussi plus violent. Je regarde des gens qui font partie de mon quotidien et je me demande quelles sont leurs préférences personnelles. Plus quelqu'un a l'air sage et posé, plus je me dis qu'il doit être pervers et faire des choses particulièrement "dégueulasses", avoir des fétiches étranges ou des pratiques surprenantes.

Je ne suis pas très sûre, au juste, de ce que tout ça dit de moi, ni éventuellement de mon rapport au sexe. Jusque là, je n'avais pas trop essayé de réfléchir à cette pensée relativement obsédante qui est la mienne depuis près de 20 ans.
Et puis, un jour, comme ça m'arrive très souvent depuis que je suis partie de chez mes parents, je sens quelque chose se rompre dans ma tête et je me dis : "tiens mais au fait pourquoi je n'ai encore jamais remis cette chose précise en question ?". Depuis bientôt dix ans, il y en a eu beaucoup, des moments où j'ai eu le courage de remettre en question des évidences. Mais je n'en ai toujours pas fait le tour.
Aujourd'hui je regarde les adultes, dont pourtant je fais partie, à peu près comme je les regardais il y a 20 ans (sauf que maintenant je maîtrise plus que le savoir théorique, quand même), en me disant qu'ils ont une vie secrète et qu'ils ne sont pas assez honnêtes là-dessus. J'ai beau comprendre le concept de vie privée, apparemment je ne le possède pas aussi bien qu'eux. J'attends une certaine transparence des gens sur ce sujet. J'ai l'impression d'une vaste hypocrisie. Pourtant ma curiosité a été satisfaite il y a un bon bout de temps maintenant. Je suppose que c'est un peu immature de ma part...

Mais je persiste à dévisager les gens en me demandant pourquoi ils parlent à leurs enfants comme si la veille, ils n'avaient pas taillé une pipe à leur mari ou pris leur petite amie par derrière... ou autre.

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27 mai 2010

Juste quelqu'un de bien

Ça fait quelques années maintenant que je travaille sur moi, que j'essaye de devenir "une bonne personne". En fait, depuis la rupture avec T, c'est quasiment devenu une obsession. "Quelques années" n'est donc pas une expression en l'air.

Ça m'a semblé important parce qu'il me paraissait vital de ne pas "devenir comme mon père". Et le pire que T m'ait dit pendant cette rupture, c'est justement ça, que j'agissais comme lui ; l'heure n'est plus (depuis longtemps) à palabrer sur les tenants et aboutissants de la rupture en question, ni sur le contexte de ces paroles. Mais elles ont eu un effet énorme sur moi, pour dire le moins.
C'est un cauchemar que ceux de mon espèce font : devenir comme cet exemple perpétuel du Mal. Bien-sûr, personne ne veut devenir exactement comme ses parents. Au lycée, toutes mes copines disaient ça, qu'elles ne voulaient pas être comme leur mère, qu'elles voulaient une vie différentes (comprendre : meilleure). Et c'est normal. Mais ceux de mon espèce, ceux qui ont grandi avec une blessure jamais vraiment cicatrisée, ils donnent un autre sens à ce "jamais comme mon père/ma mère".

Mon exemple en la matière a toujours été ma grand'mère maternelle. Elle ne s'était jamais vraiment étendue sur le sujet, elle avait juste dit les choses avec une formulation simple et, quelque part, "tous publics", dans une tournure qui n'appelait pas vraiment de remise en question ni de curiosité, un très posé "ma mère, elle me donnait une bonne gifle", et quand on pensait à la génération dont il s'agissait, on ne le prenait pas pour une maltraitance outre mesure, ce n'était qu'une gifle. Mais ma grand'mère devait quand même un peu, avec le recul, avoir sa blessure à elle, parce qu'elle s'était juré que jamais elle ne lèverait la main sur ma mère. Et elle y a réussi. Elle n'a donné la fessée à ma mère qu'une fois, une fois de toute sa vie, ma mère avait 15 ans, et jamais plus ça ne s'est reproduit. Et peut-être qu'elle aurait mieux fait, ou peut-être pas, peut-être que ça aurait changé bien des choses si ma grand'mère n'avait pas craint de lever la main sur ma mère ; peut-être que c'était l'excès inverse, je ne sais pas. Mais toujours est-il que ma grand'mère le disait comme si c'était sa plus grande fierté et sa plus grande honte, elle n'a levé la main pour donner une fessée à ma mère qu'une seule fois de toute sa vie, parce qu'elle ne voulait pas faire comme sa propre mère.
Ma grand'mère, c'était le meilleur exemple que j'aie pu avoir sous les yeux ; c'était aussi le seul exemple que j'aie eu sous les yeux puisqu'on vivait en cercle fermé, mais bon.

Moi aussi, je voulais être différente de mon père. C'était la pire chose qu'on puisse me dire, que j'étais comme mon père, que je réagissais comme lui. Pire que tout le reste. Pire que de se souvenir comment j'ai obtenu cette cicatrice sous le nez.

Et depuis quelques années, donc, c'était mon obsession : être quelqu'un de bien. Être d'une moralité irréprochable. Surtout, pouvoir regarder au fond de moi et n'y voir rien de sombre, pas une ombre, rien. Me regarder en face dans les yeux et y voir la pureté de quelqu'un qui s'est débarrassé de tout ce qui était noir, visqueux, et laid.

Être quelqu'un de bien. Être quelqu'un de gentil, à mon échelle. Pas forcément s'engager dans l'action humanitaire, juste commencer par être quelqu'un de bien, pas un héros. Donner 5 centimes aux gens qui n'ont pas la monnaie à la boulangerie, laisser passer les gens qui n'ont que deux articles dans la file d'attente du supermarché, partager tous mes œufs de Pâques avec mes collègues, appeler les amis qui semblent aller mal, uploader des épisodes pour des gens qui n'ont pas pu les voir, mettre à disposition des milliers de videos de musique asiatique ; à chaque étape de ce que je faisais, chercher la chose la plus gentille, la plus serviable, la mieux intentionnée que je puisse trouver qui soit en adéquation avec mes propres envies. Chercher, dans ce que je veux faire, la façon la plus gentille et la plus irréprochable de le faire.

Aujourd'hui, je me demande. Je me demande ce que j'ai à gagner à être quelqu'un de bien.
Oh les gens disent des tas de choses gentilles de moi. A son enterrement, la maman, la tante, certains amis, étaient tellement contents de pouvoir dire que j'étais gentille avec elle. La voisine à qui j'ai rendu de nombreux services et que j'ai écoutée pendant des soirs et des soirs de plaindre de tout et de rien me dit que je suis gentille. Les collègues qui ont vu le harcèlement dont je fais l'objet me disent que moi, moi je suis gentille. Oh je suis gentille.

Mais pourquoi ? A quoi sert d'être gentille ?

Vous savez, ça m'a demandé des années d'efforts pour ne pas avoir comme première réponse à un coup qu'on me porte, l'envie d'en porter un moi-même. Quand quelqu'un me fait du mal, je serre les dents aujourd'hui, parce que rendre coup pour coup, ce n'est pas gentil, ce n'est pas noble. Un personne noble et gentille serre les dents et ne s'abaisse pas à se venger. Elle ne s'en remet pas à son instinct animal qui lui dicte de taper, de faire couler le sang. Parfois littéralement.

Se débarrasser du désir de tuer mon père, c'était un tel travail sur moi. Se débarrasser de ce besoin de faire mal quand j'avais mal, ça m'a demandé tellement. Il fallait être meilleure que ça. Il fallait être quelqu'un de bien.

Mais aujourd'hui je suis quelqu'un de bien et je ne suis pas sûre que ça ait été la bonne chose à faire.

Elle m'appelait et me disait qu'elle avait la gueule de bois. Je l'appelais et elle me disait qu'elle avait la gueule de bois. Je lui envoyais un mail avec des liens pour télécharger des extraits de film qu'elle voulait voir et elle me disait qu'elle avait la gueule de bois.
Il y a eu toutes ces fois où j'avais envie de dire quelque chose. Où j'avais envie de la secouer et de lui dire : arrête, tu dérailles complètement, tu es sur la mauvaise pente ! Elle avait l'alcool triste et je voyais bien que ça n'aidait pas. Je connaissais bien l'état dans lequel elle était, pour être passée par là et avoir la tête relativement hors de l'eau, et avoir le recul qui manque quand on étouffe sous la douleur et qu'on flirte plus ou moins intentionnellement avec le précipice. Je savais, pourtant, bordel, je le savais au fond de moi. Ce qui était choquant, et c'est terrible à dire, c'est que je pensais qu'elle abordait la phase ascendante, mais je savais où son âme avait été trainer, je savais à quel point elle s'était écorchée elle-même avec les questions, les doutes et les abandons, et qu'il était clair qu'il y avait un danger.

Mais voilà, j'étais gentille.
Et je me disais que ce n'était pas à moi de lui faire la morale sur sa consommation d'alcool ou sur le cercle dans lequel elle s'était enfermée. Si ce n'était pas à moi, c'était d'une part parce que je n'avais pas de légitimité : je ne faisais partie de sa vie que depuis récemment, "en vrai" ; et puis d'autre part, je ne voulais pas être la psycho-rigide qui comprend rien à rien et qui ne sait pas s'amuser ; je ne voulais pas être intolérante simplement parce que ce n'était pas mon mode de vie. Ce n'est pas gentil, de ne pas être ouvert sur d'autres modes de vie. Et c'est vrai, d'ailleurs : je n'ai jamais su m'amuser, je ne bois jamais plus de deux verres, et je ne bois jamais si quelqu'un ne me propose pas de sortir, et quand je sors, c'est toujours dans un joli bar à papoter entre amis, et jamais dans l'espoir que l'alcool ne me désinhibe pour me sortir de mes préoccupations. Je n'ai pas ce rapport à l'alcool. Je ne l'ai jamais eu. Je me souviens bien de la première fois où j'ai bu jusqu'à trois verres, et je n'étais même pas pétée, juste dangereusement sincère. Je ne sais pas m'arracher la gueule. Je suis trop fermée pour ça. Je n'ai jamais dépassé les traits, jamais marché hors des clous. Je suis si sage, même quand je ne me préoccupe pas d'être une bonne personne. Alors, depuis que je m'en préoccupe tant, pensez donc.

Si quelqu'un me disait, là, aujourd'hui, que j'ai eu raison de ne pas intervenir parce que je n'aurais pas été dans mon rôle, je me sentirais peut-être un peu mieux. Si quelqu'un me disait, là, aujourd'hui, être intervenu et avoir dit toutes ces choses avec plus de légitimité, je me sentirais sans aucun doute mieux.
Est-ce que j'étais la seule à pouvoir le dire ? Je l'ignore. Je connaissais si mal son entourage. Mais j'espère que quelqu'un l'a dit. Quelqu'un qui a compensé ma lâcheté et mon refus d'être "la méchante", "l'empêcheuse de se bourrer en rond", "la rabat-joie". J'espère que quelqu'un, n'importe qui, a au moins essayé de prévenir tout ça.

Alors oui, j'ai été gentille.
Si c'était à refaire, je serais la pire des pétasses.

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12 mai 2010

Comme un dimanche

Un dimanche de plus.
Je crois que si je devais trouver un synonyme au mot "famille", un mot qui symbolise les mêmes choses pour moi, un mot qui doive résumer la somme de tous mes sentiments envers elle, un mot qui garde la même signification... je choisirais le mot "dimanche".
Un dimanche, ça ne se passe pas forcément en famille. Mais une journée passée dans ma famille est forcément un dimanche, et même quand elle ne tombe pas un dimanche, cette journée ressemble, le plus possible, à tout ce dont un dimanche peut avoir l'air. Le dimanche, mon cauchemar ultime. Et pourtant mon plus grand fantasme.

Et ce dimanche-là n'était pas anodin, pas plus qu'un autre il est vrai car il n'existe plus de dimanche anodin, et quand je passe un dimanche chez mes parents, c'est toujours parce qu'ils ont trouvé une raison de me faire venir.

Ce dimanche, donc, on fêtait le départ à la retraite de mon père.
Départ à la retraite qui s'est en réalité fait début février, et qui, je dois le reconnaître, a remis pas mal de choses en question de mon côté, et qui semble être l'évènement majeur de ce premier semestre 2010 (oh, sauf si on prend en compte le fait que mon père m'a annoncé le soir de Pâques avoir un cancer de la gorge, évidemment, et qui est d'ailleurs un peu le non-évènement majeur de ce premier semestre 2010 puisque tout le monde fait comme s'il n'y avait pas de quoi s'inquiéter et, d'ailleurs, ça semble avoir stoppé net les projets de divorce, ma mère préférant sans doute être veuve que divorcée, ce serait tout elle).

Flashback.
Pourquoi cela a remis quoi que ce soit en question pour moi ? Pendant des années, mon père avait une maîtresse, c'était "la rousse". C'était à cause d'elle que notre maison souffrait. C'était en tous cas elle la fautive désignée chaque fois qu'il venait s'excuser : "tu comprends, j'ai un travail difficile", "tu sais, c'est parce que j'ai des soucis au boulot", "tu vois, je ne m'entends pas bien avec mes collègues". Alors, il y avait d'un côté mon père qui travaillait (et il le faisait avec rigueur mais aussi avec toutes les peines du monde), et d'un côté moi qui subissait les conséquences d'un travail qui semblait être le pire des fardeaux. Mon père était indissociable de son travail. Il voyait tout par les yeux de son travail de policier, comme quand j'ai commencé à faire brûler de l'encens dans ma chambre, et il était sûr que je fumais ou que je me droguais ou pire (sic), alors que je me passionnais simplement pour la culture asiatique. Oh tous les sermons sur la drogue, l'alcool, les mauvaises fréquentations, la délinquance... quand je ne mettais de toute façon pas un orteil hors de la maison !
Sans compter, et c'est peut-être le plus important, l'obsession de mon père pour le travail bien fait, pour les vertus du travail (par opposition à la détente qui était dans notre maison synonyme de fainéantise)...
Mon père voyait la vie à travers son travail. Il a déformé sa vision de tout, il a changé mon père, il était responsable de mes maux.
Alors, une fois mon père à la retraite, qui blâmer ?
C'était la seule chose que je pensais avoir en commun avec lui : la valeur-travail. Aimer le travail bien fait (à défaut de pouvoir aimer le travail qu'on fait). Être honnête dans sa relation au travail. Mériter son salaire.
Peut-être qu'en fait j'ai imaginé avoir ça en commun avec mon père. Peut-être qu'il m'a inculqué quelque chose qui ne lui appartenait pas. Après tout ça ne serait pas la première fois.
Un soir qu'il me ramenait chez moi, peu de temps avant le départ à la retraite en février, je lui ai demandé ce qu'il ressentait, et je pensais qu'il allait me dire quelque chose du genre "ça me fait drôle", ou "ça me rend un peu triste" si vraiment j'étais en veine de confidences. Mais il m'a dit qu'il était content, parce que ses collègues, ça ne marchait vraiment pas avec eux, et qu'il n'avait pas hâte mais presque. Je dois avouer que ça m'a choquée parce que, ses collègues, il ne s'est jamais entendu avec eux, quels qu'aient été les collègues ; et je m'étais toujours imaginé que c'est parce qu'il était trop travailleur et droit et honnête (et c'était aussi à cette particularité que je m'identifiais), et que ça ne changerait jamais sa vision du travail. Et pourtant, c'était ce qui lui donnait envie de partir.
Mais en tous cas, c'était la première fois que nous avions une vraie conversation. Et peut-être que parler pour la première fois avec mon père avec sincérité et sans s'invectiver, sur un sujet autre que "nous", ça valait bien de mettre au panier mon image d'Épinal du papa qui a sacrifié sa famille sur l'autel du travail bien fait. Mais que voulez-vous, même quand on a eu un père comme le mien, on a envie de lui trouver un ou deux traits de caractère nobles. C'est difficile d'imaginer qu'il n'y avait même pas ça pour compenser la vie qu'il me menait à la maison.

Et donc, mon sujet de départ : dimanche. Un long dimanche de retraite. Avec plein de gens que je ne connaissais pas. Pas des amis à lui, au contraire : le voisin d'en face, le voisin d'en face à côté, le père de mon futur beau-frère, la mère et le beau-père de mon futur beau-frère, et au rayon "votre visage me dit quelque chose", ma sœur et mon futur beau-frère, une tante et une cousine, et ma mère. Pas d'ami. Juste des voisins qu'on invite parce que ça fait 10 ou 15 ans qu'ils sont là, et d'ailleurs mon père me dira, dans la voiture, au retour : "Oui, A on l'a invité parce que ça fait des années que c'est le voisin". Le voisin d'en face à côté... mais comme les autres on s'est fâchés avec eux ou bien on ne leur a jamais parlé, forcément. My dad in a nutshell.

Flashback.
Je ne sais pas pourquoi, mais ce dimanche m'a stressée tout le samedi. J'ai passé en revue fringues, maquillage, soins corporels... je me suis fait les ongles au moins 5 fois ce samedi-là avec trois vernis différents (pour finalement trouver la combinaison parfaite le dimanche une heure avant de partir), j'ai racheté du fond de teint, j'ai... je ne sais pas ce qui s'est passé, pourquoi ce dimanche m'angoissait. Peut-être que c'est parce que ma cousine qui est née la même année que moi (mais elle en décembre et moi en janvier) a annoncé qu'elle allait se marier cet été, et que j'ai toujours l'impression d'être en mode lapin blanc quand j'entends ce genre de choses. Ou peut-être que c'est parce que ma sœur et celui qui vraisemblablement sera mon beau-frère un jour vont emménager dans quelques jours dans leur propre appart, et que j'aurai toujours l'impression d'être en mode lapin blanc face à ma sœur désormais.
Toujours est-il que je voulais avoir l'air grande et adulte et soignée, et pas d'une ado attardée qui n'a toujours pas sa propre vie. En tous cas je devais ressentir ce dimanche en compagnie d'inconnus et de relatifs qui avancent "plus vite" que moi comme un grand jugement parce que je n'ai jamais autant passé de temps à me préoccuper d'améliorer ma propre apparence, ça m'a vraiment pris tout le samedi, et plusieurs fois en me faisant les sourcils au cordeau comme si je devais suivre des plans d'architecte, ou en me faisant des masques et des machins, les trucs que tout le monde semble trouve normal de faire tout le temps avec autant de précision, je me disais mais punaise, ce que ça peut bouffer comme temps, comment font les gonzesses pour faire ça toutes les semaines, que de temps que je pourrais passer à faire quelque chose de plus intéressant et constructif ! D'habitude j'en fais un peu, mais pas autant.
Mais je stressais trop devant ce dimanche. Alors que c'était un dimanche où il n'allait que très peu être question de moi. D'ailleurs je suis allée à ce truc dimanche alors que je me remettais à peine de mon intervention à l'oreille quelques jours plus tôt, c'est dire si même moi je ne faisais pas grand cas de moi.

Et donc, on y revient, mon sujet de départ : dimanche. Il s'est passé une bonne heure, voire deux, avant que je ne me sente à ma place à cet évènement. Nous avons levé nos verres une fois, deux fois, trois fois, à la santé de mon père, et j'étais assise exactement en face de lui, et je me disais... je suis en train de lever mon verre en l'honneur de mon tortionnaire.

Flashback.
Je sais bien que chaque année qui passe, on grignote un peu sur ces souvenirs-là, et qu'il est très arrangeant de faire comme si c'était de l'histoire ancienne. J'aimerais bien, moi aussi, faire comme si c'était de l'histoire ancienne, une anecdote drôle à raconter, un vague mythe fondateur à raconter à ceux qui me rencontrent et à qui je dis, en riant, parce que je le dis de façon un peu drôle, que mon père m'a dit une veille de Noël que mon copain était trop bien pour moi, ou qu'une fois, il a failli me jeter un dessous de plat dans la tête mais que ma mère l'a arrêté parce que sinon il allait "casser quelque chose". Et j'aime être cette fille qui, bravache, rigole de choses atroces.
Mais d'un autre côté... il y a la tête que fait ma psy quand elle me voit aborder le sujet puis faire une embardée pour passer à autre chose "de plus urgent". Et il y a le fait qu'elle finisse toutes nos dernières séances par un "la prochaine fois on parlera de votre père, quand même", avec l'air de dire que quoi que j'aborde c'est toujours de ça qu'il faudrait qu'on parle. Et d'ailleurs il y a le fait que même quand je décris l'enterrement auquel j'ai assisté il y a peu, je finis par dresser des parallèles entre son père et le mien. Il y a tout ça et je me rends bien compte qu'il faudra crever l'abcès à un moment. Ne plus chercher à faire comme si le dossier était classé, et toutes les plaies cicatrisées.
Oui, tout le monde, y compris moi, a peut-être l'impression qu'on a fait le tour du sujet dix fois, et qu'il est acquis pour moi que ci, et pour eux que ça, mais dans le fond ça fait toujours mal. Je suis toujours la petite fille terrifiée par ce qu'il pourrait me dire. Et même si je voudrais croire que les choses changent, que je grandis et que je n'ai plus peur comme avant de tout ce qu'il pourrait démolir en quelques mots, je reste en suspens en sa présence, et ça ne peut pas être anodin. Comme quand, par manque d'inspiration et mise au pied du mur, j'inscris sur sa carte à propos de la retraite que "c'est le moment d'apprendre à se détendre" et qu'il souffle en lisant ce message "ah, c'est la connaisseuse..." en riant, et que je ne parviens pas à me dire qu'il n'y a pas malice, et ainsi de suite, je décortique chaque mot dit avec minutie et terreur).

Et donc, je disais, mon sujet de départ : dimanche.
Cette impression de n'avoir rien à faire là. Mais surtout, l'impression qu'on a passé un nouveau seuil dans l'acceptation collective des évènements passés. Pas dans le sens que je voudrais. Dans un sens bien trop arrangeant.
Au moment de porter un énième toast, mon père dit de la retraite qu'elle va "lui permettre de passer du temps avec sa famille et de, peut-être pas rattraper le temps perdu, mais au moins un peu, quoi". Et moi je l'ai entendu comme à la fois un aveu et un désaveu. Mon père m'a jeté un bref regard et j'ai pensé : mais non, ce n'est pas une question de temps.

Flashback.
Ce n'est pas le temps qui a manqué. Je ne sais pas précisément ce qui a manqué, mais ce n'était pas le temps. Et je ne veux pas que tu passes plus du temps. Je ne veux pas que tu penses que le temps passé avec moi dorénavant est proportionnel au pardon que tu peux t'octroyer sur tout ce que tu m'as fait. Et jamais, jamais, jamais tu ne pourras compenser les 20 années pendant lesquelles tu m'as brisée, au point que je suis en thérapie à presque 30 ans, et que je ne comprends que progressivement tout ce que tu m'as volé pendant tout ce temps. Du temps ? Tu n'as même pas de temps. Tu as un putain de cancer de la gorge. Personne ne veut le dire mais c'est quand même vrai. De temps point. De guérison jamais. De pardon, tout juste.
J'ai plus ou moins décidé, un beau jour, que je t'avais pardonné. Un jour, j'ai dit à T (à l'époque j'étais avec T) que je t'avais pardonné, et c'était vrai mais ça m'a semblé assez soudain, j'ai réalisé tout d'un coup que la haine avait disparu. J'étais à la fois surprise et apaisée. Peut-être que ce n'était que temporaire parce que mes souffrances d'alors étaient ailleurs, mais j'avais aussi besoin de penser cela, j'avais besoin d'extirper la bête visqueuse, la nappe de noirceur qui me dévorait et qui recouvrait tout le reste. A partir de là j'ai avancé, et décidé que tu étais pardonné, pour toujours, quoi qu'il arrive, que la haine ne me possèderait plus jamais, j'avais trop à gagner à éloigner cette haine si puissante de moi. Finalement, je t'ai pardonné pour moi, mais pas pour toi. Et de toutes façons, je ne te l'ai jamais dit. Je ne t'ai jamais dit que je t'avais pardonné. Parce que je ne suis même pas sûre que tu comprendrais la portée de cet acte pour moi. Te pardonner quoi ? Pendant si longtemps tu as nié faire quoi que ce soit de mal. Pendant si longtemps toi et maman m'avez soutenu mordicus que j'exagérais tout, vous arriviez à me nier mes souvenirs, et c'était encore pire que de ne pas avoir conscience de tout le mal qui avait déjà été fait. Et ensuite, ensuite j'ai fini par revenir vous voir, un dimanche après l'autre, et il a semblé acquis qu'on fonctionnerait différemment. Les choses semblaient aller mieux, c'était oublié. En apparence. Alors si je te disais, aujourd'hui, que je t'ai pardonné il y a quelques années à peine, est-ce que tu comprendrais l'effort que ça m'a demandé ? Pas sûr.

Et donc, nos moutons, mon sujet de départ : dimanche.
Ce sentiment lapin blanc, cette terreur d'être la petite fille déguisée en grande, cette impression que tout le monde fait semblant pour le bien commun.
Mais je me suis amusée. Et j'ai même apprécié passer du temps avec l'un de nos voisins.

Flashback.
Je ne me souviens pas précisément de l'âge que j'avais. Je me souviens juste que la petite vieille en face de chez nous est morte, et que le voisin a acheté sa maison. Est-ce qu'il vivait avec son père à trois maisons de là, ou bien est-ce qu'il lui rendait seulement visite ? Je ne me souviens plus. Mais ce n'était pas un inconnu. On le saluait avant qu'il emménage. Mais là il est arrivé et je me revois regarder à travers les rideaux odieux de la cuisine, le voir rentrer chez lui, et me dire... ne rien me dire, juste ce sourire intérieur dont j'ai appris plus tard qu'il traduit une attirance physique qu'on ne concrétisera pas. Je ne me donne pas plus de 15 ans à l'époque. Et ça n'a rien changé dans ma vie. C'était juste, une fois de temps en temps, depuis la fenêtre de la cuisine, un petit eye candy pour une ado qui n'avait encore même pas vraiment idée de ce que c'était que l'attraction physique et qui confondait tout et rien. Je me disais juste, ah, tiens, voilà le voisin que j'aime bien voir. Je ne rougissais pas, je ne rêvais pas de lui, je ne m'imaginais rien. Il n'a jamais figuré au palmarès des Hommes-Sans-Visage. C'était juste pour le plaisir de l'œil. Il a juste participé à la construction de mes références masculines, si bien qu'en le voyant dimanche, j'ai connecté les points et je me suis dit qu'il ressemblait vachement à "mon type d'hommes", qui n'est pas un type à proprement parler vu la variété d'hommes qu'on y trouve, mais qui est ce grand sac dans lequel on trouve essentiellement des hommes entre 35 et 50 ans qui me plaisent, et me plaisent depuis souvent 10 ans quand il s'agit d'acteurs. Il a participé sans que personne le sache, pas même moi, à l'élaboration de mes critères masculins, et je l'ai vu dimanche en me disant, oh dis donc, ah oui, ça me revient et je vois pourquoi.
Ma mère me dira plus tard que c'est un vieux garçon qui a l'âge de papa et qui a pris une retraite anticipée, et qu'il vit avec une retraite de commandant (je m'en fous de ses sous, c'était pas ma question maman, ça c'était la tienne). Mon père me dira dans la voiture qu'il n'a aucun soucis d'argent et que c'est un type bien qui aide notre autre voisin à l'occasion. "Oui, ça a l'air d'être un type sur qui on peut compter", tente de glisser innocemment sa fille. "Oh c'est un vieux garçon tu sais", fait mon père comme si ça le rendait dangereux. "Non mais je veux dire, en amitié, ça a l'air d'un type solide", insiste la fille qui aime bien le côté taciturne et calme du voisin qui a décidément bien vieilli.
Mais qui a l'âge de papa, faut arrêter les conneries. Même si, il m'a regardée deux ou trois fois, non ? Non. Si ? A mon âge, je crois que je sais quand même reconnaître quand un homme regarde d'un air intrigué, quand même. Mais comme à 15 ans, ça s'arrêtera là. Il y avait de toutes façons trop d'émotions pour ce jour-là sans ajouter cette petite intrigue hors du temps. lady décrète que c'était agréable mais que les regards bleu acier disparaitront avec l'eau de la douche. Que ça commencera comme ça finira, complètement innocemment, juste pour le plaisir des yeux et avec quelques images en tête.
Tout cela participait de la même plongée 15 ans en arrière, finalement.

Parce qu'au-delà de la douche bouillante que j'ai prise en rentrant, il y a encore, indélébiles, toutes les autres préoccupations amenées par ce dimanche et qu'il y a déjà trop de questions à régler sans chercher à penser à cet aspect-là de ma vie en ce moment. Il n'y a pas de place pour ça au milieu de ma thérapie pour guérir de mon enfance, du cancer de mon père, de la mort de mon grand-père, de la mort de mon amie, de ma surdité temporaire... toutes ces choses qui m'ont fait passer les 4 dernières semaines les plus atroces depuis longtemps.

Un dimanche plein d'inquiétude, de rancœur, de tristesse, de fatigue et de questions. Un dimanche qui a duré une vie, finalement. Un long dimanche éprouvant qu'il m'a fallu plusieurs jours pour emprisonner dans des mots, et enfin le coucher sur ce blog... et même après plusieurs jours de relecture, je ne suis pas encore certaine que toutes les phrases aient du sens. C'était un trop long dimanche pour lady.
Et peut-être, juste peut-être, un dimanche de trop.

Posté par ladyteruki à 16:39 - Commentaires [0] - Permalien [#]