ladytherapy

Tout savoir sur ladyteruki, y compris ce qu'elle même ignore...

29 octobre 2008

Larguée, l'encre

Depuis le temps qu'on se fréquente, vous et moi, sur ce blog, vous connaissez probablement ma propension à me réfugier dans des zones reculées de moi-même lorsque ça ne va pas. En tous cas, je la connais, moi, cette propension, je la connais même bien. Et c'est avec ce genre d'indices, ces derniers temps, que j'ai compris que je n'étais pas aussi bien qu'il n'y paraissait. Ainsi que je le présumais, avoir un boulot stable n'a pas tout réglé ; en fait c'est sans doute ce même boulot qui a précipité ma fuite en moi-même, tant certaines choses s'y passent mal.
Mais en fait, non, attendez, ce n'est pas vraiment le sujet du jour, mon travail. Le sujet c'est : comment j'ai découvert moi-même que je me cachais des choses. Que je ne m'étais pas tout dit.
Ce sont plusieurs éléments qui m'ont finalement mis le nez dedans...

L'un des éléments, on ne va pas se le cacher, c'est ce site, ce site qui est ma page d'accueil, ce qui veut tout dire son importance à mes yeux, mais que, aussi, je ne sais plus approcher sans ressentir un violent coup au coeur, presqu'une suffocation. Voilà maintenant deux mois que je me dis que je ne fais qu'une pause, que c'est temporaire, que je reviens. Mais force est de constater que je ne reviens pas. Par réflexe autant que par affection, pourrait-on dire, j'élague quelques commentaires visiteurs lorsque je tombe dessus, ou en poste un ou deux moi-même, mais l'air vient vite à me manquer, et je sens bien que je ne peux pas rester. Malgré tout, je ne veux pas non plus dire : voilà, j'arrête. Je reste convaincue que ce n'est qu'une crise ; profonde, mais passagère. Mais pendant ce temps, je n'arrive pas à revenir vraiment, et je suis consciente que ça pèse sur ceux qui, eux, n'ont pas faibli, mais je n'y arrive simplement pas, pas maintenant, je sens que ça ne va pas. Si je n'aimais pas profondément ce site, je n'en serais évidemment pas là. Il me serait simple soit de m'y remettre, soit de claquer la porte, de faire un choix, mais je m'y suis tant investie que, nécessairement, ça touche quelque chose d'intime que j'ai besoin de régler... j'ai besoin de comprendre, j'ai besoin d'à la fois prendre du recul et revenir aux fondamentaux, j'ai peut-être besoin de redéfinir certaines choses et de trouver le courage de les dire ensuite, avant de me replonger dans le grand bain violet avec la ferveur d'autrefois (ou une autre qui lui ressemblerait).

L'autre élément, et il a été très clair d'ailleurs, c'est quand je me suis remise à "jouer", aussi ridicule que ça puisse paraître quand on sait que ça fait 20 ans que je pratique ce cadeau que je me fais à moi-même, le soir avant de dormir. Se mettre à "jouer", c'est déjà un message en soi. "Jouer" c'est admettre à la fois que ça va mal, puisque c'est rêver ma vie autrement et bien souvent ailleurs, mais aussi admettre que ça va mieux, puisque quand la douleur me terrasse véritablement, je ne sais même plus m'offrir l'illusoire consolation de "jouer", la réalité étant alors trop forte pour mon imagination. Et puis, "jouer", c'est tout simplement ce que je "joue". Je n'en dis jamais autant sur moi-même que lorsque je me raconte des histoires, et que soudain, la situation de que je décris en "jeu" présente, bien involontairement, de curieuses similarités avec ma vie actuelle, alors que le but du "jeu", c'est tout justement l'inverse : s'évader, vivre la vie d'une autre moi, en mieux. Je me révèle alors des choses que je pense ou éprouve, et dont je ne voulais rien me dire jusqu'alors. Et je sais que, tout étrange que puisse sembler être le "jeu" aux autres, à moi, il se révèle toujours aussi utile pour aller au fond des choses.

Et puis, un troisième élément, c'est la présence dans le "jeu" de l'Homme sans visage. Quand il reparaît, je sais aussi ce que ça veut dire. Ca veut dire solitude, ça veut dire envie d'être aimée, ça veut dire s'échapper là où les hommes n'ont rien réussi à faire de bon. Ca veut simplement dire que je ne suis pas prête à ce qu'un homme me regarde, mais que je ressens douloureusement la sécheresse de mon coeur. Pas de méprise, l'Homme sans visage n'a rien à voir avec le sexe. Juste avec la désertification de ma vie sentimentale. Quand apparaît l'Homme sans visage, c'est que l'absence n'a que trop pesé. Mais qu'il n'est pas encore temps pour y remédier. J'ai trop besoin de sa gentillesse, sa douceur et sa patience pour le moment. Un vrai homme ne saurait pas, ne pourrait pas ; ne devrait pas avoir à, non plus.

Dernier élément, et non des moindres, c'est d'avoir à nouveau envie d'écrire. Lorsque les mots reviennent, c'est, là aussi, que ça va sans aller. C'est que j'ai à nouveau le temps mental, la capacité d'introspection ET celle de communication. C'est quand j'ai l'impression de souffrir au point de déborder de mots, mais d'être suffisamment en Paix avec ma propre existence pour les aligner. L'écriture a ce pouvoir magique de me soigner de toutes façons, que j'écrive sur moi-même aussi bien que sur des fictions. D'ailleurs la nouveauté, en fait, ce serait exactement ça : un retour à la fiction. Je n'avais plus écrit d'histoires depuis des années. Deux ou trois, au moins. Je suis pourtant bel et bien saisie à la gorge par l'envie de créer (ou ranimer) des univers, et d'y faire s'ébattre et se débattre mes personnages. Et avec cette façon d'écrire que j'avais un peu perdue, je redécouvre l'envie à laquelle je n'ai plus cru depuis encore plus longtemps, celle dont je n'ose pas encore dire le nom tant elle me semble incroyablement immodeste et irréaliste, pourtant c'est bien de cela qu'il s'agit. Oui, mes fantasmes m'ont reprise, et je sais bien ce qu'ils signifient dans tout leur manque de réalisme : moi, autre, ailleurs, loin, puissante, avec mon stylo. Si je rêve de porter ma plume si loin c'est donc bien qu'il y a un problème ici.

Mille autre indices, encore, s'ajoutent à ce diagnostic, et je vous les épargne. Mais ils convergent tous pour créer une constellation d'effets, dont je n'ai pas grand mal à trouver la cause. Avec une telle carte des étoiles, tout devient clair : je vois que j'ai mal, que je me sens seule, et que ça ne va pas changer tout de suite, alors il y a moi, il y a ce que j'ai à l'intérieur, en attendant un vrai dehors. C'est ce moment du cycle où je reste recluse dans l'improbable et le rêvé pour atténuer le choc de la réalité, le temps d'une fois de plus faire peau neuve et me relancer sous les roues de la vie. Il y en a encore pour quelques temps. Ca passera. Ca passe toujours, et ça passera toujours. Mais une fois de plus, avec délice et horreur, j'en ai pour un moment avant que ça ne passe.

J'en suis là. J'attends. Que l'encre coule en un débit plus régulier, et que je n'ouvre plus les yeux dans le noir et réalisant soudain que ce n'est qu'un "jeu", et que le vrai fait mal.

Pourquoi ai-je toujours l'impression qu'il y a une blessure à panser ? Je fouille dans mes plumes et n'y vois que des plaies, des cicatrices, et un peu de place libre pour les prochaines ; c'est là que ça frappera, ou que d'autres se rouvriront ; pourquoi je ne suis pas capable de trouver la Paix ? Pourquoi j'ai l'impression que ça ne finit pas ?
Je sais bien ce que je dis, je dis toujours qu'être dépressive, c'est comme être alcoolique : on l'est à vie. C'est quand on s'en croit guéri qu'on est le plus exposé au risque. Mais même avec cet avertissement que je m'adresse à moi-même, ce n'est pas satisfaisant de se dire que tant de choses font encore mal... comme dimanche chez mes parents.

Quand "jouer" ne suffit plus, quand écrire ne suffit plus, je m'aperçois que je suis toujours la petite fille qui se prend la vie de plein fouet et ne sait toujours pas lui survivre durablement. Je suis cassée, pour toujours, il y a toujours un bout du mécanisme en moins, et cette seule pensée m'épuise, je voudrais tant ne plus être cette fille-là, celle qui regarde les autres et n'arrive pas à se faufiler dans le courant et se laisser porter, sans se sentir étrangère à elle-même. Je voudrais tellement ne pas avoir envie d'écrire, parfois ! Ce serait un si bon signe !
Pourquoi les gens savent faire face sans se réfugier en eux-mêmes ? Pourquoi les gens savent faire face sans se demander comment ils ont trouvé la force ? Pourquoi les gens ne se sentent pas brisés comme une plume d'oiseau ?

Je noie mes rêves dans de l'encre et je m'étonne que j'ai le mal de mer. Ca ne finira donc jamais ?
Essayons de nous rappeler : qu'est-ce qui vient, comme phase, juste après ?

Posté par ladyteruki à 18:30 - Commentaires [5] - Permalien [#]

27 octobre 2008

La reine des glaces

Hier, c'était la fête d'anniversaire de ma mère. Quel âge a-t-elle, au juste ? Je m'en fiche. Je crois qu'elle aussi. Elle ne compte plus les années. Son visage les marquait bien avant qu'elle ne les fête, de toutes façons.
Hier, comme ça arrive (bizarrement) plus souvent maintenant que j'ai un travail, que je suis respectable, que je suis fréquentable, j'étais chez mes parents.

Là règle tacite m'a toujours semblé, pour ce genre d'occasions, de faire comme si rien ne s'était jamais passé.
Nous n'avons jamais vécu ces années, oui, ces années, celles-là, on sait bien de quoi il s'agit, mais personne, au grand jamais, n'y fera mention, c'est le principe, c'est tacite.
On parle de travail, d'actu, de politique, des nouvelles du voisinage, des dernières vacances... On fait semblant.

C'est ce que ma famille sait faire de mieux. Semblant.

Anecdote. Ma mère déballe un cadeau offert par ma soeur, lance une blague éculée sur le fait que le paquet est aussi bizarrement emballé que les cadeaux de feue ma grand'mère, tout le monde rit. C'est drôle. C'est drôle de penser que ma grand'mère a légué le don du paquet plein de scotch à ma frangine. C'est si drôle. "Ce que fait Mémé dans ces cas-là"... non, ce que faisait, merci.
Ne faites pas ça. Vous n'avez pas le droit de faire semblant, de faire comme si elle n'était pas morte.

Plus tard dans la conversation, la pique au coeur se renouvelle. Mon père passe vingt minutes à retracer ces années-là. Oui, celles-là, tout justement.
Et à l'écouter raconter ces années-là au petit ami de ma soeur, comme elles semblent belles, ces années-là ! Etonnantes, bizarres, remuantes, drôles... le portrait qu'en brosse mon père donne l'impression que tout a été... une péripétie de plusieurs années, avec une conclusion amusante.
Ha ha ha. Comme c'est drôle. Ha ha ha, ces années-là. Sacrées années, hein. Que c'est original. Ha ha ha. Des années à se croiser sans se voir, à ne pas se connaitre, ha ha ha, la maison à refaire de fond en combles, ha ha ha, les travaux qui ont duré des années et des années, ha ha ha, ces années-là, sacrées années en vérité, je me taperais presque sur les cuisses si c'était mon genre, ha ha ha.

Je suis sur le siège d'à côté. Je suis figée par une peur glaciale. Au fur et à mesure qu'il parlait, la peur s'est glissée dans mes os pour m'emmurer. Et maintenant il finit son café, l'air de rien, il n'a toujours pas compris que ces années-là, c'est ma bête noire, la bête tapie dans l'ombre que j'ai laissée dans son coin, à défaut de mieux, à laquelle je ne donne plus rien à ronger mais que je n'ai pas su mettre à la fourrière ; ni jamais vraiment domestiquée, ni jamais vraiment ressortie de ma vie. Il ne s'est pas rendu compte que chacun de mes os est soudain terrassé par le froid le plus pénétrant, parce que mes souvenirs de ces années-là me donnent envie de pleurer, envie de hurler, envie de me cacher dans un coin d'ombre, envie d'approcher ma bête, là-bas dans son coin, envie de la gratter affectueusement entre ses deux yeux rouges phosophorescents, envie de me frotter le nez à son pelage luisant de gel, envie de redevenir la petite fille qui se cache dans les couvertures mais qui a peur du noir.
Je suis devenue un palais-igloo, un palais de conte de fée où tout est froid, vide, transparent et silencieux, et dans les couloirs de ce palais, la bête se promène comme un gentil toutou de compagnie en manque d'occupation, las, et en quête de quelque chose à ronger, et que pourrait-on bien ronger dans les couloirs transparents de mon corps si ce n'est mon coeur transi par le froid ?
J'ai perdu toute ma belle assurance, toutes mes blagues préparées à l'avance que je répète secrètement pour avoir l'air contente d'être là, mes anecdotes juteuses et mes sujets de conversation, je suis minuscule dans mon tailleurs, j'ai 8 ans, il fait froid, il fait noir, et la voix de mon père tonne de l'autre côté de la porte, ou au-dessus de mon lit, en fait un peu partout dans ma tête.
Je m'agripperais bien à la table, ou à ma chaise, ou à quelque chose, mais mes doigts sont figés dans la glace, ce sont de longs stalagtites translucides posés sur mes genoux givrés.

Et il rit, l'animal. De son rire à lui, jamais vraiment entier, jamais vraiment lâché, son rire retenu qui dit qu'il ne sait plus rire vraiment, qui ressemble à un rictus, un rictus de bête. Une bête qui mange dans la plus belle vaisselle de ma mère, mais une bête quand même. Une bête qui semble avoir décrété que sur toutes ces années-là, bon, en faisant le bilan, on voyait bien que ça n'avait pas été marrant, mais on peut quand même le prendre avec le sourire aujourd'hui, ou plutôt avec le rictus, puisqu'il n'y a plus de vrai sourire en stock depuis bien longtemps.
Soudain, pour la première fois qu'on en parle depuis tout ce qu'il s'est passé, ce sont des années qui semblent être reléguées au rang d'amusantes anecdotes sur nos années laborieuses.
Ne fais pas ça. Tu n'as pas le droit de faire semblant, de faire comme si ça n'avait pas été l'Enfer.

Mes pieds pantelants dans le vide, mon tailleur noir trop large, les chaussons qu'on m'a forcée à mettre, tout semble démesurément gigantesque et pétrifié dans la glace. Une petite fille hurle dans le silence, il y a comme de l'écho -ah non, c'est moi. En fait non, c'est l'écho de ma voix de petite fille, il y a presque 20 ans, mais aussi il y a 15 ans et il y a 10, et parfois même il y a à peine 5.

Et puis je me lève, je vais chercher ma veste dans l'entrée, et je reviens m'asseoir sur ma chaise qui a soudain repris une taille normale le temps de mon trajet, et je dis "excusez-moi, je prends ma veste, j'ai froid tout d'un coup". Je regarde ma soeur déballer le jeu de société auquel nous allons jouer. Je ris. Je ris !

C'est ce que je sais faire de mieux. Semblant.

Posté par ladyteruki à 18:09 - Commentaires [1] - Permalien [#]